L’enfant prodige

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L’enfant prodige 2017-09-11T01:43:14+00:00

La musique d’Ostad Elahi s’enracine dans une tradition demeurée secrète pendant des siècles. Jusqu’à récemment, cette musique n’était jouée que dans le cadre de réunions consacrées aux dévotions et à la contemplation. Ostad Elahi ne jouait lui-même jamais en public : il ne jouait que dans un but dévotionnel, seul ou au sein du cercle familial ou encore entouré de quelques amis. Les enregistrements qui nous restent de sa musique ont été effectués essentiellement durant la dernière partie de sa vie par des membres de sa famille avec du matériel amateur. Ces enregistrements comprennent une quarantaine d’heures sur bandes magnétiques dont une partie a été numérisée et publiée. Sa musique a profondément marqué ceux qui l’ont entendue notamment des musiciens et musicologues renommés.

Ostad Elahi a profondément transformé le tanbur, aussi bien l’instrument lui-même que son répertoire ou sa technique de jeu, élevant cette tradition musicale ancienne au rang d’un art savant. Cet apport remarquable a été célébré au Metropolitan Museum of Art de New-York à travers une exposition exceptionnelle consacrée à l’art d’Ostad Elahi.

L’enfant prodige

Ostad Elahi vit le jour dans un milieu où, depuis des siècles, la pratique de la musique sacrée ‎faisait partie de la vie quotidienne. Dès l’enfance, il manifesta un goût prononcé pour cet art ainsi que des ‎dons musicaux exceptionnels, en particulier pour le luth kurde appelé « tanbur », instrument privilégié de la ‎tradition dont il fut l’héritier. Son père, Hadj Nemat, qui fut lui-même un des plus grands joueurs de son temps, s’occupa personnellement de son apprentissage musical. Lorsque le petit Nour Ali commença l’apprentissage du tanbur, ses bras et ses mains d’enfant ne pouvaient atteindre l’ensemble des frettes d’un instrument normal, aussi son ‎père lui fit-il fabriquer un tanbur à sa taille à partir d’une louche en bois. ‎

Parmi les visiteurs qui venaient des différentes régions de l’Iran ou des pays limitrophes pour ‎rencontrer Hadj Nemat, certains étaient d’excellents musiciens. L’enfant passait beaucoup de ‎temps en compagnie de ces maîtres de musique, Hadj Nemat leur ayant demandé d’initier son fils aux secrets de leur ‎art. De même, quand il accompagnait son père lors de ses voyages, les instrumentistes des ‎localités visitées transmettaient volontiers à cet enfant prodige leurs connaissances ‎musicales.

Ainsi, dès son plus jeune âge, Ostad Elahi se familiarisa avec les subtilités techniques ‎des traditions musicales kurde, lore, persane, turque, arabe, et même indienne. Son ‎aptitude pour la musique était telle qu’à six ans, son jeu et sa connaissance du répertoire ‎suscitaient déjà l’admiration ; à neuf ans, les maîtres de musique lui signifiaient leur respect en ne se permettant plus de jouer en sa présence. Le cycle ‎d’ascèses qu’il entama à cet âge et qui allait durer douze ans, lui permit d’approfondir son lien ‎avec l’instrument, et d’explorer des champs inédits du répertoire sacré. Il passait ainsi ‎de nombreuses nuits en prières, jouant du tanbur jusqu’à l’aube, en état de dévotion et habité par des visions spirituelles. Selon ses propres mots, au cours de ces nuits, « les voiles se levaient » et « le monde ‎invisible se révélait » à lui. Ce sont probablement ces états intérieurs qui approfondirent ses liens avec la ‎musique sacrée, en particulier avec le tanbur, de sorte que la pratique de l’instrument fit toujours partie de ses activités quotidiennes.

Lorsque j’étais jeune, nous avions une maison qui était pratique à tous points de vue… ‎J’avais une chambre pour moi et certains soirs, je prenais mon tanbur et je commençais ‎à jouer… Parfois, ce n’est qu’en voyant les rayons de soleil pénétrer dans la pièce que je ‎m’apercevais qu’il faisait jour et que j’avais passé toute la nuit à jouer et à prier en ‎musique.

On m’apporta un jour une perdrix. Elle adorait le son de mon tanbur. ‎Dès que je prenais mon instrument, elle se posait tout près de moi et peu après, enivrée par la ‎musique, elle se mettait à chanter, elle me griffait la main et la picotait de son bec ; cette ivresse ‎la mettait dans tous ses états.‎ La nuit, elle dormait sur une étagère de ma chambre. Un matin de bonne heure, alors que je ‎voulais dormir, elle se mit à chanter. Je la grondai pour la faire taire. Elle baissa la ‎tête immédiatement, et se tut. Par la suite, lorsqu’elle se réveillait le matin tôt, elle se posait au bout de ‎mon lit, tirait légèrement la couverture de côté et pépiait un peu. Si je ne réagissais pas, au bout ‎de deux ou trois tentatives elle comprenait que je dormais et s’en allait. Mais si je lui disais « Mmmh, quelle jolie voix ! », elle se mettait à chanter.

Même durant sa vie professionnelle, la musique continua à occuper‎ une place importante dans la vie d’Ostad. Il jouait pour se relier au Divin ‎mais il consacrait également beaucoup de temps à la recherche musicale. Ses multiples ‎affectations professionnelles lui permirent de nouer des liens avec les plus grands maîtres de musique et de ‎compléter ses connaissances musicales. À Téhéran, il eut ainsi l’occasion de fréquenter ‎des musiciens de renom tels que Darvish Khân (1872-1926), ou Abolhassan Sabâ (1902-1957). Outre le tanbur, Ostad jouait du tar, du setar et du violon. Ses déplacements professionnels lui ‎fournirent également l’occasion de se familiariser avec les traditions musicales de l’Azerbaïdjan et ‎du Khorassan.

Il y a deux choses pour lesquelles je n’ai jamais épargné mon temps : le tanbur et le ‎perfectionnement spirituel.

Ostad utilisait la musique dans un but de méditation et de prière, aussi jouait-il souvent seul, et ‎parfois dans le cercle restreint de sa famille et de ses amis.